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25 mars 2024 7 h 09 min

« Neuromanie »: Tout expliquer par le cerveau

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« Anne-Hélène Clair, une intervenante lors d’une conférence TEDx à l’Essec Business School en juin 2022, a affirmé que nous avons la capacité de gérer notre anxiété en ajustant nos comportements. Elle a discuté de l’impact des thérapies cognitivo-comportementales sur les personnes souffrantes de troubles obsessionnels compulsifs, et a tiré une leçon universelle sur comment nous pouvons, à travers l’expérience, maîtriser certaines peurs.

Au cours des dix dernières années, les neurosciences cognitives ont gagné en popularité auprès du grand public. Les spécialistes sont désormais attendus pour nous aider à décrypter nos émotions, notre relation au travail et à notre famille. Depuis septembre 2023, le neurologue Lionel Naccache anime chaque vendredi matin sur France Culture une chronique sur le fonctionnement de la mémoire, l’empathie et la cartographie mentale. De plus, en suivant l’exemple de livres comme « Votre cerveau n’a pas fini de vous étonner » (Albin Michel, 2012) ou « Votre cerveau vous joue des tours » (Albert Moukheiber, Allary, 2019), de plus en plus d’éditeurs publient des ouvrages visant à nous faire comprendre le fonctionnement du cerveau.

En 2023, des neurologues comme Samah Karaki et Albert Moukheiber ont été invités à exprimer leur interprétation de la réussite et du talent lors d’une émission de podcast de développement personnel « InPower », animé par l’influenceuse MyBetterSelf. Jean-Philippe Lachaux, un chercheur en neurosciences cognitives, envisage de publier un livre en mai aux éditions Odile Jacob, pour explorer « le cerveau des champions », afin d’étudier les secrets derrière leurs capacités exceptionnelles de concentration et d’attention. »

Les études de l’éducation s’appuient également sur les neurosciences dans leur quête d’une potion miracle face à la dégradation des performances des étudiants français. En 2016, l’éducatrice Céline Alvarez a gagné en notoriété à travers tout le pays avec son livre, Les Lois naturelles de l’enfant (Les Arènes, 2016), plaidant pour une réforme de la pédagogie académique inspirée des neurosciences. En 2018, Stanislas Dehaene, un psychologue neuropsychiatrique de renom, spécialisé dans les représentations mathématiques et la lecture, a été désigné président du conseil scientifique de l’éducation nationale.

Le grand intérêt pour le cerveau a débuté dans les années 80 dans le monde anglophone. Les années 90 sont même surnommées la « décennie du cerveau ». A cette époque, le président américain George W. Bush avait exhorté à « faire prendre conscience au public des bénéfices provenant des recherches sur le cerveau ». Dans son ouvrage, La Mécanique des passions. Cerveau, comportement, société (Odile Jacob, 2018), le sociologue Alain Ehrenberg se pose des questions sur « l’importante autorité morale » accordée aux neurosciences cognitives, bien au-delà de leurs domaines d’application médicale. Au cœur du vif intérêt pour les facultés du cerveau réside le concept de la plasticité cérébrale, une théorie instaurée en 1969 par Geoffrey Raisman, un neurobiologiste britannique. Cette théorie définit la capacité du cerveau à créer, détruire ou réorganiser les réseaux de neurones tout au long de la vie en fonction de l’expérience. Selon Alain Ehrenberg, notre société a transformé cette capacité en « usage social fantasmatique », suggérant que cette caractéristique biologique de notre cerveau indiquerait notre potentiel infini à changer, en accord avec une puissante aspiration collective dans une société où nous sommes incités à constamment travailler sur nous-mêmes.

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